Publié : 6 février 2014
Format PDF Enregistrer au format PDF

Le voleur d’oignons

genre : nouvelle réaliste

Suite de la nouvelle de Maupassant "Pierrot"

Le voleur d’oignons

Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces demi-paysannes à rubans et chapeaux falbalas. Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée Rose. Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long d’une route, en Normandie, au centre du pays de Caux. Comme elles possédaient, devant l’habitation, un étroit jardin, elles cultivaient quelques légumes.

Or, une nuit, on leur vola une douzaine d’oignons. Rose découvrit les faits la première et elle en informa Mme Lefèvre. Ensemble elles observèrent les traces de pas effacées par la pluie de la nuit, les oignons manquants et les autres légumes abîmés ; elles se demandèrent qui avait pu faire ça, elles se questionnèrent sur les intentions du voleur. Pourquoi les oignons mais pas les carottes ni les salades ?

La nouvelle se répandit dans tout le village, le voisinage parlait de l’affaire, chacun émettait des hypothèses sur le larron. Un des voisins accusa Léon lors d’une discussion. C’était le fils d’un paysan, il était jeune, agile et il avait déjà volé une poule : c’était le parfait chapardeur. Très vite, tout le village eut des soupçons, Léon ne se doutait pas qu’il était ainsi accusé. Il continuait d’aider son père dans les champs.

Mais, un jour, Rose qui se rendait au marché le rencontra et fit en sorte de l’éviter. Léon la vit. Rose était gênée, elle avait l’habitude de lui parler avant, mais désormais elle avait honte d’être vue en sa compagnie, elle avait très peur qu’on l’accuse elle aussi. Mais il aurait été impoli de partir alors que Léon s’approchait :
« Bonjour, dit-il, y’a longtemps que j’t’ai pas vue au marché ! 
- B’jour, marmonna Rose d’une façon presque inaudible.
- Tu sais t’jours pas qui est le larron ? 
-  Non, mais bien des gens pensent que c’est té , articula-t-elle, la gorge nouée.
- Mé ! C’est pas possible, j’ai passé toutes mes journées au champ, protesta-t-il, vexé.
- J’espère qu’on va l’ retrouver, sinon tu risques d’avoir affaire avec les gendarmes. J’
dois acheter des œufs et rentrer avant l’ souper. Au revoir, ajouta-t-elle sèchement.
- Au revoir et à bientôt ! » finit-il par ajouter.

Rose prépara le repas : une soupe de légumes et un peu de graisse de porc dans laquelle on trempait son pain. Pendant le repas, Rose conta sa rencontre avec Léon. Mme Lefèvre qui, depuis le début, n’avait aucun suspect, s’étonna que Léon, le gentil jeune homme qui lui coupait du bois pour l’hiver et qui le lui vendait très peu cher, soit le voleur d’oignons. Rose aussi avait du mal à y croire mais elle n’osait pas contredire les autres pour ne pas se faire mal voir.

Pendant plusieurs semaines les soupçons augmentèrent, chacun était sûr que Léon était le coupable, sauf les deux femmes qui restaient passives. Un fermier l’accusa même d’avoir volé son âne alors que la bête s’était seulement enfuie et qu’on la retrouva deux jours plus tard dans un champ près de la maison aux volets verts. Les journées qu’endurait Léon devinrent de plus en plus pesantes. Dès qu’il sortait de son champ pour se rendre en ville, il sentait le regard de pitié ou de dégoût que lui lançaient les paysans. Des insultes sortaient de nulle part lorsqu’il achetait un poulet au marché ; il subissait, impuissant face à cette méchanceté collective.

Mais un jour, Mme Contint se fit elle aussi voler des oignons. Cette fois-ci, les traces étaient visibles et on distinguait les sabots d’un âne qui s’était une énième fois échappé de son enclos ! Les plus soupçonneux se repentirent. L’âne gourmand, qui
avait mangé tous les oignons du voisinage, se fit construire un enclos solide et son
propriétaire présenta ses excuses aux malheureux jardiniers qui avaient planté leur potager trop près de l’enclos.

Quant à Léon, personne ne lui présenta d’excuses...