Publié : 6 février 2014
Format PDF Enregistrer au format PDF

Une nuit étoilée

Genre : nouvelle à chute

Une nuit étoilée

« Si vous continuez à faire autant de fautes d’orthographe, vous n’irez pas bien loin ! »
Il venait, une nouvelle fois, de se faire disputer par son professeur de français. Mais, comme d’habitude, il rêvassait... Cette fois, ce n’étaient pas les avions qui occupaient son esprit mais un tout autre monde qu’il avait commencé à imaginer la veille. Malgré les yeux vides de l’enfant, le maître n’en démordit pas pour autant.
- Vous m’écoutez ?!
Le garçon, interpellé par le cri perçant de son professeur, sortit de sa rêverie. Il releva la tête et son visage reprit son expression d’enfant. Ce changement radical donnait l’impression qu’il revenait d’un autre univers. Il rabattit sa mèche brune sur le côté et répondit du bout des lèvres :
- Oui, monsieur, je m’appliquerai.
- Bien, je préfère ça !
Et l’enseignant reprit son long monologue, toujours aussi ennuyeux et rébarbatif. Quelques secondes plus tard, alors qu’il n’écoutait plus à nouveau le discours du professeur, il tourna la tête lentement vers la fenêtre et regarda le ciel, les nuages... Et il repartit lentement dans la construction de son monde. Il pensait mettre en scène un animal qui deviendrait le compagnon du héros. Mais lequel ?
Durant tout le cours, il réfléchit à la question. Le maître ne faisait pas attention à lui et ne remarqua même pas, en passant dans les rangs, que l’enfant dessinait des animaux dans son cahier.

Lorsque la cloche sonna, il fut l’un des premiers à sortir de la salle de classe. Il dévala l’escalier du collège et sortit de l’édifice en courant, comme s’il s’évadait de prison. L’air de la rue lui parut plus frais, plus agréable, et il sautilla, tout joyeux d’avoir fini sa semaine de cours. En effet, le week-end l’attendait. Cette pensée lui fit chaud au cœur. Tout en continuant son chemin, il plongea de nouveau dans son imagination, à tel point qu’il heurta un lampadaire. Le choc le rendit plus prudent mais n’arrêta pas pour autant son imaginaire, bien au contraire.

Dès qu’il vit la maison, il s’arrêta un moment pour la contempler. Il la trouvait toujours aussi grande, imposante et pourtant magnifique. Avec son somptueux jardin rempli de fleurs multicolores et d’arbres aussi variés les uns que les autres, la demeure montrait toute la richesse de la famille du jeune homme. Parmi tous ces végétaux, une espèce dominait les autres : la rose. Le garçon adorait cette fleur, qui rendait le jardin plus attrayant encore. Il poussa le portail massif qui permettait d’entrer, marcha sur les gravillons (qui créaient une sorte de couloir pour ne pas abîmer la pelouse fraîchement tondue) et s’arrêta de nouveau devant le bassin du domaine. Il l’aimait beaucoup, ce bassin. Il était ovale, surplombé en son milieu par un coq recouvert de feuilles d’or. Aucun jet ne venait s’abattre sur l’eau limpide, donnant un aspect paisible au réservoir. Après avoir observé attentivement le coq, il longea le bassin et arriva devant la porte de la maison.
- Bonjour Monsieur, lui dit la domestique.
- Bonjour Jeannette, répondit l’enfant.
- Votre tante sera présente au dîner de ce soir, Monsieur.
- Merci de m’en informer, Jeannette.
La domestique ouvrit la porte. La première réaction du garçon fut de courir vers l’escalier en marbre pour rejoindre sa chambre, mais sa mère arriva dans le hall et l’en empêcha.
- Vous ne dites pas bonjour à votre mère, mon fils ?
L’enfant redescendit les marches de l’escalier, lentement, en traînant des pieds.
- Bonjour, Mère.
- Votre matinée à l’école s’est bien passée ?
- Oui, Mère, et la vôtre ?
- Fort bien. Votre tante Madeleine est présente pour dîner ce soir.
- Jeannette me l’a dit, ajouta le garçon.
- Bien. Ne nous faites pas attendre, conclut-elle en ne pouvant s’empêcher de lui ébouriffer gentiment les cheveux.

Dans sa chambre, le garçon prit ses crayons et dessina l’animal qui accompagnerait le héros de son monde imaginaire. L’une de ses sœurs, Gabrielle, fit irruption dans la chambre.
- Bonjour Toinou, lui dit-elle.
- Bonjour Gabi.
- Tu viens jouer dans le jardin avec François et moi ? demanda-t-elle.
- Oui, je vous rejoins dans quelques minutes.
Sa sœur sortit et laissa l’enfant. Celui-ci voulut abandonner ses recherches et rejoindre ses sœurs et son frère dans le jardin, quand soudain, il trouva. Un renard ! Il adorait cet animal avec son pelage roux et son air futé. Toinou, content d’avoir enfin trouvé ce qu’il cherchait désespérément, enfila son manteau, courut dans le labyrinthe de couloirs de la demeure de ses grands-parents. Il rejoignit rapidement Gabrielle et François.
- Simone et Marie-Madeleine ne viennent pas ? demanda-t-il à François.
- Non, elles préfèrent lire dans leur chambre.
- Bon, on joue à quoi ? interrogea Gabrielle en sautillant sur place.
- Cache-cache ! s’exclama Toinou.
- C’est Gabi le loup ! rajouta François.
- Pourquoi moi ?! s’indigna-t-elle. C’est toujours moi...
- C’est comme ça ! dit Toinou. Tu comptes jusqu’à cent !
Gabrielle s’appuya contre un arbre, mit ses mains sur ses yeux et commença à compter. Toinou courut se cacher. Il énuméra les lieux secrets possibles. Finalement, après réflexion, il alla se réfugier à côté des rosiers, en prenant garde à ne pas se piquer. Il s’allongea sur le dos, derrière un mur de roses rouges et ralentit sa respiration. Il repensa au renard, à son univers. Doucement, il ferma les yeux et s’assoupit. Le cri de Gabrielle qui venait de finir de compter ramena Toinou à la réalité. Il se remit sur pieds, aux aguets. Gabi avançait dans sa direction. Toinou se recroquevilla dans un coin, bloqua sa respiration et se fit le plus silencieux possible. Sa sœur resta un moment devant le vaste champ de roses, trop longtemps même. Toinou, à bout de souffle, expira un grand coup.
« Trouvé ! » cria sa sœur.
Toinou sortit de sa cachette en courant, Gabrielle sur ses talons.
« Mais ! Je t’ai trouvé, tu n’as pas le droit de courir comme ça ! » s’indigna-t-elle.
Toinou fit la sourde oreille et continua à courir à la recherche d’un nouvel abri. Gabrielle, essoufflée, s’arrêta un moment. Ce laps de temps permit à Toinou de détecter une cachette. Il se trouvait désormais derrière un arbre, un cerisier pensa-t-il. L’herbe y était plus douce que derrière les rosiers. Toinou s’assit en tailleur et observa le ciel, rêvant de nouveau. Il se voyait aux commandes d’un avion, accomplissant des exploits, vivant des aventures extraordinaires, parcourant le monde...

L’arrivée de son frère le fit sortir de sa torpeur. François rampait, comme s’il essayait d’imiter un militaire en pleine action.
- Elle est à côté du bassin, chuchota-t-il. Elle va bientôt arriver !
- Si elle vient, c’est chacun pour soi ! répondit Toinou.
- Comme tu voudras.
Mais Gabrielle n’eut pas le temps d’arriver. La mère des enfants cria depuis une fenêtre :
- Qu’est-ce que vous faites encore ?! Vous devriez être à table avec tante Madeleine et moi depuis maintenant dix minutes ! Dépêchez-vous !
- Ce n’est pas vrai ! grommela François. Tante Madeleine va encore se plaindre et nous raconter ses histoires sans intérêt !
Les trois enfants rentrèrent d’un pas lent, redoutant le dîner qui promettait d’être sacrément ennuyeux, d’après eux. Toinou vit Gabi arriver vers lui.
- Tu n’es qu’un tricheur ! lui dit-elle. Ça ne se fait pas, ce que tu as fait !
Pour marquer son mécontentement, elle croisa les bras et s’éloigna de Toinou.
Simone et Marie-Madeleine, les deux autres sœurs du garçon, arrivèrent dans le hall.
- Bonsoir Toinou ! dirent-elles en chœur.
- Bonsoir Simone, bonsoir Marie-Madeleine, répondit-il.
Toinou suivit ses sœurs dans la salle à manger, où se trouvait déjà sa tante, François, Gabrielle et sa mère.
« Bien, dit celle-ci, je crois que tout le monde est là ! »
Elle prit une clochette qui se trouvait sur une commode et la secoua. Un des domestiques, Victor, fit irruption.
- Madame a appelé ? demanda-t-il à la mère de Toinou.
- Oui, Victor, répondit-elle, vous pouvez servir le dîner.
- Bien, Madame, tout de suite.
Ils passèrent donc à table. Comme l’avait prévu Toinou, Tante Madeleine se plaignit des enfants insolents du collège où elle enseignait, à Paris. Elle raconta également comment son chien était tombé de la fenêtre du premier étage de sa maison. La mère de Toinou semblait passionnée par la conversation de sa sœur. Les enfants, eux, s’ennuyaient terriblement. Soudain, la mère de Toinou s’exclama :
- Le soleil commence déjà à se coucher et nous n’avons pas encore pris le dessert !
- En parlant de soleil, continua tante Madeleine, comment va notre petit roi ?
Elle posa son regard sur Toinou. Il parut à celui-ci qu’un grand silence suivit la phrase de sa tante. Il se reprit, se racla la gorge et répondit :
- Je vais plutôt bien, tante Madeleine.
- Votre matinée d’école s’est-elle bien passée ?
- Oui ma tante, très bien. J’ai eu un sept sur vingt en français et un douze sur vingt en mathématiques.
- Et comme toujours, l’orthographe n’est pas son fort ! rajouta doucement sa mère.
- J’ai promis à M. Devancourt de m’appliquer la prochaine fois ! s’exclama Toinou.
- Oui mon fils ! Si seulement vous pouviez être convaincu qu’il faut faire un effort... répondit sa mère en soupirant.
- Ta mère a raison, renchérit tante Madeleine. Tu dois faire honneur à notre famille !
- Le dîner est terminé, conclut sa mère, il est temps pour vous d’aller vous coucher les enfants.
Toinou se leva, dit bonsoir à sa tante et sortit de table.
En entrant dans sa chambre, il ne put s’empêcher d’en vouloir à sa mère ; elle, tout comme son professeur de français, ne le comprenait pas...Il se mit en pyjama et se coucha.
Il ferma les yeux : maintenant il était seul, personne ne le dérangeait, il pouvait retourner à son imaginaire.
En réalité, il était épuisé et n’eut pas le temps de penser à quoi que ce soit. Il s’endormit rapidement et rêva.
Étrange coïncidence, son rêve était la représentation exacte de « son monde ».
Il vit le renard, la planète...
Et tout d’un coup, son héros apparut. C’était bien lui !
Un garçonnet au visage entouré de boucles dorées. Il était seul sur sa planète. Soudain, il lui dit :
« S’il te plaît, dessine-moi un mouton. »
Et il se retourna pour contempler la nuit étoilée.
Ce ciel rempli d’étoiles et cette phrase resteront toujours gravés dans la mémoire d’Antoine...