Publié : 6 février 2014
Format PDF Enregistrer au format PDF

L’orgueilleux de Belfast

genre : nouvelle à chute
L’orgueilleux de Belfast

Tout avait commencé le jour où il était entré dans ma vie.

J’étais alors en deuil. Mon défunt mari était pêcheur de son métier et, un beau jour, avait fait naufrage en mer. Il ne m’avait laissé qu’une petite fille de deux ans, du nom d’Amy, et de pauvres économies, durement gagnées, mais qui, sans mon petit travail de serveuse, nous auraient fait vivre quelques mois tout au plus.
Chaque matin, j’allais déposer Amy chez sa tante qui attendait son deuxième enfant. Ensuite, j’avais l’habitude de longer les quais, alors que les premiers rayons de soleil pointaient timidement à l’horizon. J’observais alors avec attention le port se réveillant et où déjà marins, pécheurs et dockers s’activaient.
Il était là. Toujours au même endroit. A quelques encablures du café où je travaillais, on le voyait maintenant depuis près de deux ans, quasi immobile le long du quai, fixant l’intense activité de tout ce monde pressé par le temps et les durs labeurs. Pourtant, depuis son arrivée, il avait beaucoup changé. Je m’étais habituée à sa présence, dont l’ombre gigantesque contrastait avec la lumière flamboyante de l’astre du jour.
Ce matin là, je fus très frappée par son impressionnante carrure, éblouissante. Surprise, je me pris plusieurs fois à l’observer à travers la vitre sale du café.
Quel que soit le temps, il portait toujours un manteau noir, profond comme la nuit, bordé d’un liséré d’or soulignant ses imposantes épaules. Son grand col remontait bien haut, pour le protéger du vent marin glacial qui soufflait en permanence sur le port de Belfast et, plus généralement, sur toute la côte irlandaise. Il se couvrait également d’un étrange haut de forme blanc, strié de quatre grosses rayures jaunes, verticales, dont la plus haute extrémité se bordait de noir. Son vrai visage, pourtant, restait constamment dans l’ombre, caché sous le large bord blanc de son chapeau.
Très souvent, je le voyais recevant des personnes de la haute société, les accueillant dans ses appartements, d’une fierté toute majestueuse, imposant son orgueilleuse présence, ce qui m’intimidait au plus haut point. Et si je le regardais, c’était toujours de loin. Quand bien même je prenais l’initiative de m’approcher de lui, je flanchais aussitôt, tellement je craignais qu’on ne me prenne pour une personne mal intentionnée. D’ailleurs, il était continuellement sous la garde respective de deux hommes.

Cela faisait maintenant six mois que j’essayais, l’air de rien, d’en savoir plus sur lui. J’appris que ceux qui l’avaient mis au monde étaient (selon l’un des ouvriers qui travaillaient pour eux) deux très grands personnages, qui désiraient que leur fils se fasse connaître du monde entier et, qu’assurément, il ne tarderait pas à quitter Belfast pour entamer un long voyage, dont la première destination serait l’Amérique. J’en eus les yeux pleins de larmes de désespoir, ce qui montrait à quel point je m’y étais attachée. Mais pourtant, je comptais secrètement pouvoir partir avec lui, refaire ma vie avec ma petite fille que je ne pouvais, faute de temps, dorloter comme je l’aurais souhaité.
J’économisai alors plus qu’auparavant, décidée à payer un voyage qui, sans vouloir l’admettre, me serait très coûteux financièrement.
Dans le café, les clients commençaient sérieusement à s’intéresser à lui, intrigués par ce grand personnage qu’on ne connaissait pas très bien, mais qui déjà faisait parler de lui.

Nous étions fin mai et dès lors il fit ses débuts dans la navigation, escorté de son fier équipage. Il attira la presse entière, ainsi que les plus grandes personnalités du moment, accompagnées d’une foule grandissante de curieux.
Ce jour-là, le café fut plein à craquer, et le seul sujet que l’on retrouvait de tables en tables le concernait. J’eus beau être débordée, je ne pouvais m’empêcher d’écouter ce qu’on en rapportait. Les éloges ne tarissaient pas, et ce n’était pas sans raison ; tout en lui n’était que somptuosité et élégance, mais aussi tellement éblouissant que l’on ne pouvait qu’en dire du bien. Tous assuraient que sa grande générosité le rendrait célèbre. En effet, on parlait d’un grand nombre d’invités pour son voyage qui, prétendait-on, commencerait dans moins d’un an. L’Amérique, je n’y étais jamais allée, mais je voulais la découvrir. Pourtant, toutes mes économies payeraient certes le voyage mais ensuite, que deviendrai-je avec ma petite fille ? Sans endroit où aller, sans personne pour nous aider ? Malheureusement, je n’arrivais pas à y renoncer. Ce rêve chéri depuis maintenant trop longtemps était tellement tentant !

Quelques mois passèrent et j’étais résolue à partir au mois d’avril suivant, c’est-à-dire six mois plus tard. Tout était prévu, j’étais prête à quitter mon pays natal lorsque, un mois avant le jour J, il advint que ma chère petite Amy tomba brusquement malade, alors qu’elle avait tout juste cinq ans.
J’attendis une semaine, espérant que ce serait une maladie passagère. Si son état ne s’améliorait pas, ne devrais-je pas annuler le voyage ? La semaine suivante, ce fut pire et, nuit et jour, je la veillais. Le médecin, à mon grand désespoir, déclara que c’était la grippe espagnole et, soulignant ses dires, précisa qu’il ne fallait en aucun cas qu’elle quitte son lit, ses jours seraient sinon exposés à un grand danger. Craignant désormais à chaque instant pour sa vie, je ne revis jamais celui qui m’avait tant tourné la tête. Le jour de son départ, lorsqu’il n’y eut plus d’espoir de partir, on entendit jusqu’aux portes de la ville la clameur de la foule, sonnant le départ immédiat ; mon chagrin n’en fut que plus vif, et je pleurai à chaudes larmes, silencieusement, malheureuse d’avoir perdu le bonheur et celui que j’aimais, de devoir lutter contre un destin si cruel jusque-là avec moi et ma chère petite. Les jours se succédèrent et, courageusement, je repris confiance en l’existence, me battant pour défendre cette petite vie, si jeune et déjà au bord du gouffre.
Un beau matin, Amy sortit brusquement de sa léthargie. « Maman » avait-elle dit. Sa petite voix douce qui, depuis si longtemps était restée éteinte, m’émut jusqu’aux larmes ; ce fut comme un souffle de soulagement, un vent de bonheur. Je compris alors jusqu’à quel point j’avais été égoïste et naïve : que savais-je donc de ce qui m’attendrait au delà des océans ? Peut-être un grand malheur ?

Pourtant, ma joie aurait été plus grande si je n’avais pas continué à penser à lui. On en entendait parler chaque jour, vantant ce luxueux voyage. Mais un terrible accident survint pendant la traversée. Somptueusement orgueilleux, dans la nuit du 3 au 4 avril 1912, mon cher Titanic avait sombré dans les eaux glacées de l’Atlantique...